Le drame des Roms au Kosovo
mercredi, 17 octobre 2007
Je suis Rom (gitan) et je suis né au Kosovo. J’ai vécu à Pristina, sa capitale, jusqu’à mes 27 ans. Dix ans plus tard, durant l’été 2000, je me suis retrouvé en Macédoine à 50 km à peine du lieu où j’avais vécu la majeure partie de ma vie et je n’ai pu y retourner. Bien que cela se passait plus d’un an après le bombardement humanitaire de l’OTAN, il était toujours trop dangereux pour un Madjpupi (expression albanaise péjorative pour designer un Rom), de remettre un pied au Kosovo.
Le jour (2 mai 2002) arriva où je pus enfin visiter le lieu de ma naissance et de tant de souvenirs de jeunesse. Mais cet endroit n’existait plus. Tout avait été détruit. Les maisons nouvelles ou rénovées, les villas, les pompes à essence, les motels construits ces trois dernières années par les Albanais triomphants me donnèrent l’impression que le Kosovo était devenu une terre étrangère.

Alors que j’observais ce déploiement d’efforts de reconstruction, sponsorisé par les ONG humanitaires et financé par des sociétés d’investissement et de développement que président certaines têtes célèbres comme Dick Cheney et Georges Soros, un paradoxe m’apparaissait. D’une part, je voyais les Roms, les Serbes, les Goranis, les Bosniaques, les Turcs et toutes les autres minorités du Kosovo crever de faim. D’autre part, j’entendais la plupart des institutions internationales se glorifier de vouloir reconstruire un Kosovo libre et démocratique, alors que les minorités étaient forcées d’abandonner leur maisons et de souffrir un nettoyage ethnique qui restait virtuellement invisible au reste du monde. La conséquence ironique du secours apporté par l’Amérique et l’OTAN aux Albanais opprimés a été que ceux-ci sont devenus à leur tour oppresseurs.

En tant que président de Voice of Rorna, j’ai mené, en mai dernier, un voyage au Kosovo avec plusieurs délégués d’ONG militant en faveur des droits de l’homme, de la paix, ou de l’assistance aux réfugiés.
Les délégués étaient hébergés dans des communautés rom au sud de Pristina. Chaque famille en accueillait deux ou plus. Ils ont été consternés par les histoires qu’ils ont entendues et par les conditions dans lesquelles vivaient les Roms.

Depuis que les soldats de la paix de l’OTAN sont arrivés au Kosovo, plus de 300,000 personnes appartenant à des minorités ethniques ont été expulsées de la région par les extrémistes Albanais. Cela fait plus d’un an que l’OSCE et l’UNMIK n’ont pas publié un communiqué concernant les violations des droits de l’homme affectant les minorités. Plus surprenant encore, des ONG comme Médecins Sans Frontières(prix Nobel de la Paix), la Croix Rouge Internationale, ou Oxfam, et bien d’autres, ont négligé les minorités ethniques du Kosovo en n’abordant pas leurs problèmes. Amnesty International et Human Rights Watch sont les seuls à continuer à s’intéresser aux abus dont elles sont victimes.
Depuis l’arrivée, en juin 1999, des soldats de la paix des Nations Unies, plus de 75 % de la population rom a du fuir le Kosovo. Ni les médias, ni la communauté "humanitaire" internationale n’ont bronché.

La majorité des Roms qui ont quitté le Kosovo (25,000 sur une population d’avant-guerre de 150,000) sont des réfugiés internes, qui ne bénéficient pas du statut de réfugiés, mais de celui d’lntemally Displaced Persons(IDP), c’est-à-dire en français de "personnes déplacées intérieurement", ce qui leur octroie des droits plus limités que ceux d’un réfugié et les cantonne à des camps aux conditions de vie très précaires. Certains Roms vivent dans des enclaves serbes. Il n’y a pas d’autres groupes ethniques dans les camps IDP, seulement des Roms. On peut se demander pourquoi ? Seuls les Roms n’ont pas de patrie qui les protège. Les Serbes fuient en Serbie, les Bosniaques en Bosnie, les Turcs en Turquie, et les Goranis (qui sont des musulmans d’origine slave) en Macédoine ou en Europe de l’Ouest.

Dans les camps IDP, les Roms sont l’objet d’une discrimination et d’une oppression telles que leurs vies et leur cultures sont directement menacés. A titre d’exemple, les Nations Unies fournissent à chacun des Roms des camps IDP une ration mensuelle comprenant 8 kg de farine , 2 oignons, 2 tomates, un demi kg de fromage, et quelques fruits, le plus souvent pourris. A part cela, ils reçoivent 3 litres d’huile par famille. C’est tout. Pas d’autres vivres. Si ces gens ont tant de mal à survivre physiquement, que risque-t-il d’arriver à leur culture ?
Pour donner un autre example, quand un représentant de VOR suggéra à un porte-parole des Nations Unies de fournir de l’eau à boire et à cuire pour les Roms d’un camp, il répondit : "Oh, les Gitans, ils savent se débrouiller. Ce sont des nomades. Ils ont vécu toute leur vie comme ça." Si les Roms font l’objet d’une fin de non recevoir de la part de ceux-là mêmes qui sont supposés assurer leur survie physique, quel avenir espérer pour leur peuple et leur culture ?

Ce stéréotype profondément enraciné, que les Roms sont un peuple de nomades non civilisés qui n’ont pas les mêmes besoins que les membres des "sociétés civilisées", est contredit par les faits. Au Kosovo, les Roms habitent dans des maisons depuis plus de sept siècles, et la plupart d’entre eux n’ont jamais vu une caravane de nomades.
Dans le Kosovo "libre" d’aujourd’hui, aucun Rom ne peut circuler librement. Les enfants ne peuvent ni aller à l’école ni parler leur langue maternelle. Parce qu’ils ont du quitter leur maisons, et parce que maintenant ils doivent rester dans des camps, la plupart des Roms qui demeurent au Kosovo n’ont pas vu un parent depuis plus de trois ans.
Comment pouvons nous changer la situation des Roms quel que soit le lieu où ils se trouvent ? Quelle est notre responsabilité vis à vis d’un peuple qui depuis des siècles a été ignoré et l’objet de tant d’abus ?

Sani Rifati, président de Voice of Roma : www.scn.org/roma
Première publication pour Balkans-Info, octobre 2002




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