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Les impostures d'Ismaïl Kadaré (partie III) Convertir en PDF Version imprimable Mail
jeudi, 03 avril 2008

De Komnen Becirovic (Article publié dans le n° 65 de B. I. d'avril 2002)

Comme nous l'avons vu dans le premier volet de cette mise à nu des impostures de Kadaré, il n'y a nulle preuve, nul indice même, de guerres interminables qui se seraient déroulées entre Serbes et Albanais lors de l'implantation des Serbes dans les Balkans, pas plus qu'il n'existe de trace des Albanais au Kosovo durant cette époque, ce dont pourtant Kadaré, en propagandiste rompu au service du tyran communiste Enver Hodja, nous assure comme de faits absolus. Tributaire, sinon esclave de cette mentalité qui ne tient pas compte de la réalité mais la déforme et la pervertit à sa guise, sachant que ses pires élucubrations, venant de l'écrivain renommé qu'il est, seraient accueillies comme les paroles d'un oracle par une classe politico-médiatique gagnée elle-même par des fantasmes antiserbes et ne souhaitant que voir ceux-ci alimentés, Kadaré, dans son délire, ne connaît pas de limites. Encore qu'il lui arrive souvent de retomber dans le grotesque, alors qu'il croit avoir atteint le sublime.

Toujours est-il qu'il n'hésite pas à soutenir que les Serbes et les Albanais se sont déchirés aussi bien tout au long du deuxième que du premier millénaire, que les Serbes n'ont jamais pu briser la barrière adriatique albanaise et atteindre le littoral, que les Albanais ont abjuré leur foi chrétienne pour ne pas la partager avec les Serbes, que le Kosovo, terre du martyre chrétien et des plus hautes réalisations dans le domaine de l'art et de la poésie, n'est que la terre du crime, que d'évoquer l'origine serbe de Skanderbeg constitue pour lui une insulte, que les Albanais sont de la race des aigles et les Serbes de celle des serfs, que les Allemands - on sait quels Allemands - s'en sont aperçus et avaient destiné aux Albanais, en tant que nation supérieure, le même rôle dirigeant au sein du IIIe Reich qu'ils avaient eu autrefois au sein de l'empire ottoman, et ainsi de suite.

Or il suffit de faire un rapide survol des relations serbo-albanaises depuis près de mille ans pour se rendre compte du caractère totalement aberrant de ces affirmations. Autant les preuves de la présence des Albanais au Kosovo sont inexistantes, autant celles de la présence des Serbes en Albanie septentrionale sont multiples, du simple fait que cette province byzantine, appelée alors Dyrrachium, faisait partie de l'un des premiers États serbes formés dans le cadre de l'empire byzantin, la Dioclée, plus tard la Zeta puis le Monténégro, fondé par le prince Jean Vladimir que le chroniqueur byzantin Cédrine décrit comme un "homme juste, pacifique et plein de vertus".

Fidèle à son suzerain Basile II, empereur de Byzance, et opposé au tsar bulgare Samuel (976-1014) dont il devint prisonnier, puis gendre, le prince Vladimir connut une fin de martyr, le successeur de Samuel, l'usurpateur Vladislav l'ayant attiré à Prespa en Macédoine afin de le décapiter, en violation du serment donné sur la croix, le 22 mai 1016.

Il n'en fallait pas autant, la mort prochaine brutale de l'assassin Vladislav y contribuant, pour que se développe le culte du prince Vladimir dont la vie, le martyre et les miracles seront décrits, un siècle plus tard, dans la Chronique du prêtre de Dioclée, première œuvre littéraire serbe. Le culte de saint Jean Vladimir prit de telles proportions qu'il devint bientôt le saint patron de la ville de Dyrrachium, et ses reliques exposées à la vénération du peuple, serbe et albanais, d'abord dans le monastère de la Vierge en Krajina monténégrine, fondation du prince, puis au monastère de saint Jean - en albanais Shin Gion - au bord du fleuve Shkumbi, en Albanie centrale, près d'Elbasan. Cependant pour se rendre compte de l'importance de la cité côtière de Dyrrachium, plus tard Durazzo, il faut en lire la description par Anne Comnène, l'auteur de l'Alexiade, qui écrit que ses remparts, coupés de tours, s'étendaient sur une telle largeur que plus de quatre cavaliers pouvaient y chevaucher de front en toute sécurité. C'est que Dyrrachium avait une importance stratégique capitale : les armées romaines y débarquaient dans la péninsule, de là, la voie Egnatia menait vers Salonique, les Grecs, les Bulgares, les Normands, puis les Serbes, les Anjou et les Vénitiens s'en arrachèrent la possession car celui qui tenait Dyrrachium, tenait le verrou de l'Adriatique et la porte des Balkans. Néanmoins c'est une autre ville, actuellement albanaise, Scutari, au bord du lac éponyme, qui fut élue capitale des souverains serbes de la dynastie Voïslavliévitch qui régnèrent sur la Dioclée pendant près d'un siècle. C'est à Scutari que le roi Bodine accueillit en 1095, lors de la première croisade, Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse, comme le raconte dans son Historia francorum Raymond d'Agiles qui se trouvait parmi les croisés.

Initiées sous les auspices d'un saint au rayonnement balkanique, saint Jean Vladimir, les relations serbo-albanaises ne cesseront de s'approfondir dans tous les domaines au cours des trois siècles suivants. C'est aussi l'époque où, principalement à la faveur des Serbes, des Grecs, des Vénitiens, des Français, après que Charles d'Anjou se soit emparé de Vlora et de Durazzo, et proclamé en 1272 rex Albaniae, les Albanais sortirent de la nuit totale du premier millénaire sur la scène de l'histoire. De grandes familles, telles que celles des Progon, à l'étymologie slave, des Thopia, des Arianite, des Musachi puis des Castriota y joueront un rôle capital. Des Progon, considérés comme les premiers dynastes albanais, établirent des liens de parenté avec la maison royale de Serbie, le prince Dimitri Progon ayant épousé la fille d'Etienne Premier Couronné (1196-1227), Comnènie dont les descendants ne cesseront de renouveler ces liens.

Les grands rois némanides, Miloutine (1282-1321) et surtout Etienne Douchan (1331-1355), ne rencontrèrent nulle résistance, sauf du côté des papes, des Anjou et des Vénitiens dressant les Albanais contre les Serbes, à intégrer les provinces byzantines de Dyrrachium et de Nicopolis - qui constituent l'Albanie actuelle - dans leur État. Du reste, c'est en employant les troupes albanaises aussi bien que serbes, que Douchan conquit la Grèce dans son ambition de ceindre la couronne de Constantin, mais aussi d'endiguer la montante marée ottomane, ce dont Byzance n'était plus capable, mais une mort prématurée l' en empêcha.

Les historiens sont unanimes à affirmer que nulle discrimination envers les Albanais n'existait dans l'empire de    Douchan, qu'ils y étaient des sujets à part entière au même titre que les Serbes, les Grecs et les Bulgares dont Douchan se proclama le tsar, le jour de Pâques 1346, à Skopje. Ce fut la première fois que le nom des Albanais apparut dans le titre d'un État. On peut dire qu'il y eut, durant la période des Némanide (1168-1371), plus de conflits entre les féodaux serbes et les souverains serbes eux-mêmes qu'entre les nobles serbes et albanais. L'un des rares affrontements entre ces derniers fut causé par la rivalité entre Charles Thopia et Georges Balchitch au sujet de la possession de Durazzo, en 1378, d'où Thopia sortit vainqueur. Celui-ci fit reconstruire, en 1381, le monastère de saint Jean Vladimir, comme en témoigne l'inscription au fronton, en serbe, en grec et en latin.

La pénétration des Turcs dans les Balkans, surtout avec leur ultime victoire sur les Serbes au Kosovo en 1389, favorisa un rapprochement encore plus grand entre Serbes et Albanais, sans que rien ne démontre que ceux-ci aient participé à la bataille du Kosovo. Naturellement la question la plus importante quant aux rapports serbo-albanais de cette époque, est celle de l'origine serbe de la famille Castriota qui engendra l'une des plus grandes figures balkaniques, le formidable résistant aux Turcs, l'"athlète du Christ", comme l'appela le pape, Georges Castriota, dit Skanderbeg (1403-1468). Les Albanais le considèrent comme leur héros national, quoique, en acceptant l'islam et la collaboration avec les Turcs, ils renièrent l'œuvre de Skanderbeg, ce qui constitue l'une des grandes contradictions du psychisme albanais.

J'ai abordé rapidement ce sujet dans Balkans Infos (n°39, décembre 1999) en y reproduisant l'article de l'Encyclopedia britannica et la fameuse phrase des Mémoires de Jean Musachi (1510) sur la serbité de Skanderbeg. Je me bornerai à rappeler ici que le père de celui-ci, Jean, fit des donations importantes à la grande laure serbe de Chilandari au mont Athos, où l'un de ses fils, Repoche, mourut moine, que Skanderbeg correspondait avec les cours européennes en langue serbe, l'alphabet albanais n'existant pas encore, et que son fils Jean se maria avec Irina Paliologa, fille du despote Lazare de Serbie. En même temps, Skanderbeg avait des liens de parenté avec d'autres maisons princières serbes, notamment avec les Balchitch et les Tsernoyévitch, seigneurs de Zeta, combattant au Monténégro aussi farouchement l'envahisseur turc qu'il le faisait lui-même en Albanie. Une place à part dans ces liens familiaux revient à Angelina Arianite qui épousa le dernier despote de Serbie, Stéphane Brankovitch, et fut canonisée sainte en tant que mère du métropolite Maxime, comme le furent la plupart des souverains serbes médiévaux afin de préserver la conscience nationale sous le joug turc.

En fait, loin de s'être détestés et affrontés tout au long du Moyen-Age, les deux peuples, au contraire, s'acheminaient à la veille de la conquête turque des Balkans, vers une symbiose comme l'a remarquablement démontré l'historien croate Milan Sufflay dans son étude Serbes et Albanais, paru à Belgrade en 1925. Alors que veulent dire devant tous ces faits historiques, sociaux et familiaux, culturels et spirituels, les affirmations d'Ismail Kadaré d'après lesquelles les Serbes et les Albanais n'ont cessé de se haïr et de se déchirer au cours des âges, quand de toute évidence ils cohabitaient la plupart du temps d'une façon tout à fait normale ? Que signifient ses assertions selon lesquelles les Serbes n'ont jamais réussi à pénétrer jusqu'au bord de l'Adriatique, alors qu'ils possédèrent pendant des siècles la moitié de l'Albanie, puis le pays tout entier à l'époque du tsar Douchan, et alors que Scutari fut la capitale des princes et des rois serbes de Dioclée ? Comment interpréter autrement que comme de simples élucubrations les dires de Kadaré soutenant que les Albanais ont abandonné la religion chrétienne pour ne pas la partager avec les Serbes, alors que dès le début du deuxième millénaire, ils vénéraient un saint serbe, saint Jean Vladimir, et que celui-ci fut le saint protecteur de la plus importante ville du pays, Durazzo ? Qui plus est, c'est un prince albanais, Charles Thopia, qui consacra une église à ce même saint, en même temps qu'un autre seigneur, Jean Castriota, fût le donateur du grand sanctuaire serbe de Chilandari. D'autre part, si les Albanais avaient cessé d'être chrétiens par ressentiment envers les Serbes, alors le gigantesque combat de Skanderbeg, pour la défense du christianisme, perdrait tout son sens.

Force est de constater aussi que, tout musulmans qu'ils étaient devenus, les Albanais portés par le fond chrétien enfoui au fond d'eux-mêmes, continuèrent, sous l'occupation turque, à hanter les églises serbes du Kosovo dont ils devinrent, dans plusieurs cas, des protecteurs, certes, moyennant des compensations matérielles importantes de la part des communautés monastiques. Aujourd'hui encore, par dessus l'abîme des siècles qui s'est creusé entre eux, les orthodoxes, les catholiques et les musulmans dans la Krajina monténégrine, se donnent, chaque 22 mai, jour de la fête de saint Jean Vladimir, le rendez-vous œcuménique sur le mont Roumia, face à l'Adriatique. Ils en gravissent à l'aube les versants embaumés par des genêts en fleurs, afin de se réunir au sommet au lever du soleil autour de la croix d'or que le parjure Vladislav avait envoyé il y mille ans au prince Vladimir afin d'endormir ses craintes qui s'avérèrent bien justifiées. C'est une famille albanaise, convertie à l'islam au XIXe siècle, qui détient cette croix depuis des générations.

Enfin que signifient les allégations odieusement racistes qualifiant les Albanais d'aigles et les Serbes de serfs quand les historiens ont démontré que la plus grande gloire des Albanais, Skanderbeg, a été serbe par ses deux parents et que les autres familles albanaises s'enorgueillissaient de leur parenté avec les familles princières et royales serbes, comme le rappelle Philippe de Commynes dans ses Mémoires. D'après le grand explorateur des Balkans, Ami Boué, l'auteur de La Turquie d'Europe (1840), même certains dignitaires albanais au XIXe siècle, invoquaient leur descendance de princes serbes médiévaux, tels les pachas Bushatli de Scutari.

Il est évident qu'Ismail Kadaré est dans un arbitraire total envers les Serbes, et tout ce qu'il rapporte sur eux, n'est, malheureusement pour son public, que propagation de haine et de mensonge doublée d'inculture et d'ignorance. Il reste cependant à élucider d'une façon fondée le basculement des Albanais dans l'islam, ainsi que leur présence massive au Kosovo, ce que nous ferons dans le troisième et dernier volet de ce texte.





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