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Le Kosovo, berceau de la Serbie? «Un argument idéologique» Convertir en PDF Version imprimable Mail
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lundi, 03 mars 2008

Paru le Mardi 04 Mars 2008
PROPOS RECUEILLIS PAR RACHAD ARMANIOS

La Serbie s'indigne de la perte du Kosovo, son coeur historique. L'historienne Jasna Adler déconstruit ce «mythe», forgé par le nationalisme serbe au XIXesiècle.

Jasna Adler le reconnaît d'emblée: il n'y a pas d'histoire objective. Face à l'indignation des Serbes, qui disent avoir perdu avec l'indépendance du Kosovo le «berceau de leur nation», cette historienne spécialiste des Balkans dénonce l'utilisation idéologique de ce «mythe». Non qu'il soit dénué de fondement, mais parce que la naissance du nouvel Etat kosovar doit être comprise à l'aune de l'histoire récente, qui consacre «l'échec du nationalisme serbe», pas en exhumant un Moyen âge légendaire. Décryptage du «mythe du Grütli serbe».

En Suisse, de nombreux Serbes ont rappelé que le Kosovo est à leur pays ce que la plaine du Grütli est à la Suisse. Est-on dans l'histoire ou dans le mythe?
Jasna Adler: Un peu des deux. L'Etat serbe ne s'est pas forgé au Kosovo, même si la culture serbe y a des racines. On le voit avec le grand nombre d'églises orthodoxes que l'on y trouve. L'Etat médiéval serbe a émergé autour de Raska, un territoire situé entre le Kosovo actuel et le Monténégro. Le très fort attachement avec le Kosovo actuel a été opéré par un glissement. Il a donné le mythe du Kosovo, berceau de la nation serbe, qui se cristallise autour de la bataille du Champ des Merles (Kosovo Polje) en 1389.

Que raconte le mythe?
L'Etat serbe s'est constitué à cette occasion sur la défense de l'Europe chrétienne contre l'islam. La Serbie a subi contre les Ottomans une défaite terrible qui a coûté la vie à toute sa noblesse et son élite. Mais la nation serbe a librement consenti et supporté ce saint sacrifice. La bataille est racontée dans des poèmes et des chants lyriques à l'époque médiévale, mais le mythe est politiquement forgé au XIXesiècle quand les Serbes veulent se constituer en Etat-nation, en cherchant leur indépendance vis-à-vis de l'Empire ottoman. Le mythe du sacrifice, outil politique, apporte une justification morale à l'entreprise. Il permet de diaboliser l'ennemi musulman turc et de rassembler les peuples slaves alentour sous tutelle serbe. Cette libération «par décret» justifie une politique d'expansion.

En quoi la réalité diffère-t-elle du mythe?
L'Etat médiéval serbe n'a pas été défait en 1389, mais plutôt en 1459. En outre, si beaucoup de controverses entourent la bataille du Champ des Merles, il est très exagéré d'affirmer que la nation serbe a résisté seule face à l'adversaire. D'abord, il n'y avait pas encore de véritable identité serbe, ni de nation serbe au sens moderne. Surtout, ils ont combattu côte à côte avec des Albanais, des Bulgares et d'autres peuples d'Europe. Enfin, certains indices montrent que la défaite n'aurait pas été épique mais due à une traîtrise d'un prince serbe. Il n'y a pas de preuves, mais les interminables controverses autour de cette histoire prouvent combien elle est émotionnelle.

Les raisons de l'indépendance kosovare ne sont pas à chercher au XIVesiècle mais au XXe!

Contestez-vous donc que le Kosovo soit le berceau de la Serbie?
La question est plutôt de savoir ce qu'on veut dire en l'affirmant. Car les raisons de l'indépendance kosovare ne sont pas à chercher au XIVesiècle mais au XXe! Plutôt que de pleurer un territoire arraché, les Serbes doivent se demander pourquoi ils n'ont pas su le garder. Ce qui me choque, c'est que les gens oublient qu'il y a eu des guerres en ex-Yougoslavie, dont l'ultranationalisme de Milosevic est en premier lieu responsable. Dans le processus historique, la domination serbe au Kosovo est importante, mais n'est qu'un épisode.

Le Kosovo s'est ensuite «déslavisé»...
La déslavisation du Kosovo, victimisée afin d'exacerber l'antagonisme ethnique et religieux, résulte probablement moins d'une politique délibérée des Turcs que d'un long processus en défaveur des Serbes –conversions, migrations économiques et politiques tandis que l'Etat serbe se déplace plus au nord. Mais dans les Balkans, théâtre de nombreuses migrations locales, les populations sont moins différenciées qu'on ne le dit, elles ont le sang-mêlé. C'est avant tout la politique et la religion qui les ont séparées. Aujourd'hui plus que jamais.

La mémoire serbe garde enracinée la violence des Ottomans et des images de têtes plantées sur des pieux. A raison?
Les milices serbes, lors des guerres des années 1990 de Bosnie et du Kosovo, y voyaient une revanche contre les «Turcs». Mais si la tutelle ottomane a pu être parfois très cruelle, dans la durée, elle ne l'a pas été particulièrement.

Comment l'Eglise serbe se situe-t-elle dans cette histoire nationale?
Dans le monde orthodoxe, les discours nationaux se sont forgés autour de l'Eglise. En Serbie, c'est elle qui a «créé la nation et sauvé le peuple». Eglise et Etat sont très liés, la première devenant dans le discours nationaliste un instrument étatique. D'autant plus que son siège, au Moyen âge, s'est déplacé à Pec. Cela cimente la thèse du «noyau serbe» au Kosovo.

Le constat est que, près d'un siècle plus tard, la Serbie, n'a pas su intégrer le Kosovo

Les Kosovars se sont-ils à leur tour construit un mythe national?
Leur volonté d'indépendance s'est construite contre une domination de type coloniale qui a pu être violente. Ce qui est certain, c'est que l'animosité est aussi très forte. Côté albanais, on en appelle également à l'histoire: les Serbes, après le démembrement de l'Empire ottoman et leur indépendance, annexent le Kosovo en 1911-12, soutenus par la Russie. «Plus logique», dit-on, aurait été que cette région albanophone rejoigne l'Albanie, créée en même temps. Mais à quoi bon opposer sans fin ces arguments? Le constat est que, près d'un siècle plus tard, la Serbie, qui pensait devenir le moteur des Balkans par le seul pouvoir d'attraction de son projet de Grande Serbie et de la fraternité entre les peuples slaves, n'a pas su intégrer le Kosovo. Au contraire, aujourd'hui les peuples se vouent une haine mutuelle tragique.


Comment en est-on arrivé là?
L'idéologie nationaliste serbe a primé dès le début sur une politique d'intégration volontariste, notamment économique. A cela s'ajoute de grandes différences culturelles entre les peuples et le refus d'être dirigé depuis Belgrade. C'est seulement au sein de la Yougoslavie de Tito que les différents peuples des Balkans trouvent une meilleure reconnaissance. Cette Yougoslavie fédérale a relativement bien fonctionné et pu mettre les nationalismes sous le boisseau. Par la répression, mais aussi, dans un contexte international favorable, par une politique de subventions économiques. Mais quand Tito meurt et le système communiste avec lui, la force de cohésion disparaît et le chaudron explose. L'indépendance du Kosovo est un dernier épisode du dépècement de la Yougoslavie.
Unilatérale, l'indépendance du Kosovo n'est-elle pas illégale? Mais chaque morceau de l'ex-Yougoslavie s'est détaché de façon unilatérale. Quand le Monténégro s'est dernièrement séparé de la Serbie, personne n'a bronché. Je ne suis pas juriste, mais historiquement l'idée d'une indépendance qui ne soit pas unilatérale me paraît absurde. S'il n'y avait pas eu la politique de Milosevic, peut-être que l'Etat du Kosovo ne serait pas légitime. Mais il y a dix ans déjà qu'on est dans une impasse. Après avoir envoyé des troupes, accueilli des réfugiés par milliers, et après l'échec des négociations, la communauté internationale ne voit pas d'autre issue. C'est pourquoi, en reconnaissant le Kosovo, elle assume l'échec de son intégration dans la Serbie et la responsabilité de préserver la paix dans la région.

Mais désormais, chaque minorité peut prendre appui sur le précédent kosovar pour se déclarer indépendante.
Cet argument ridiculise le contexte spécifique du Kosovo. Car les Etats se constituent dans la durée et non par contagion.

Déjà les Serbes de Bosnie ont dit leur volonté de se séparer. Qu'en pensez-vous?
Mais leur république, au sein de la Bosnie fédérale, est née d'une logique inverse au Kosovo. Elle a été imposée après une guerre, lors des accords de paix de Dayton. C'est tout à fait différent du Kosovo, entité juridique au sein de la Yougoslavie annexée –là aussi «unilatéralement»– en 1989 par Milosevic!

http://www.lecourrier.ch/index.php?name=NewsPaper&file=article&sid=438860





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