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Bondsteel : La puissance américaine au coeur de l'Europe et le pétrole de la Caspienne Convertir en PDF Version imprimable Mail
jeudi, 03 avril 2008

Paul Stuart - 29 avril 2002 - Balkans-Infos (WSW)

Un article de Paul Stuart, traduit par Maurice Pergnier

La plus grosse base militaire américaine construite depuis la guerre du Vietnam, et une des plus importantes du monde, le camp Bondsteel, est en cours d'achèvement dans la province yougoslave du Kosovo. Elle est située à proximité de chantiers de construction d'oléoducs et de corridors énergétiques d'intérêt vital, comme l'oléoduc transbalkanique financé par les Etats-Unis, fournissant une manne aux entreprises qui travaillent pour la défense, et en particulier à Halliburton Oil Subsidiary et Brown & Root Services.

En Juin 1999, tout de suite après les bombardements de la Yougoslavie, l'armée américaine a mis la main sur 500 hectares de terre agricole dans le sud-ouest du Kosovo, à Urosevac, près de la frontière macédonienne, et a commencé à y construire un camp. Le camp Bondsteel, qui fait partie d'un réseau de bases américaines installées de part et d'autre de la frontière, est connu sous l'appellation de "la grande dame". En moins de trois ans, il est passé de l'état de modeste campement à celui de base ultra-moderne, auto-suffisante, et pouvant abriter jusqu'à 7.000 soldats, les trois quarts des troupes stationnées au Kosovo.

Le camp compte 25 km de routes et plus de 300 bâtiments, le tout entouré de 14 km d'enceinte en terre et béton, 84 km de barbelés et 11 miradors. Il est si grand qu'on y distingue un centre ville, des faubourgs et des banlieues ; il y a des secteurs commerciaux, des salles de sport ouvertes jour et nuit, une chapelle, une bibliothèque et l'hôpital le mieux équipé d'Europe. Présentement, 55 hélicoptères Blackhawk et Apache y sont basés, il n'y a pas de piste d'aviation mais le lieu a été choisi en raison de ses possibilités d'extension. Selon certains, il pourrait être appelé à remplacer la base d'Aviano en Italie.

Le colonel Robert L. McLure écrit dans le Bulletin professionnel du génie que "des plans pour des travaux d'ingénierie au Kosovo ont été dressés des mois avant que le première bombe ne soit larguée." Au début, le génie s'assura la maîtrise de 320 km de routes et de 75 ponts dans les environs à des fins militaires, et planifia un projet comprenant des logements de troupes, des zones d'atterrissage pour hélicoptères, des magasins de munitions, etc. McLure explique que la brigade du génie reçut pour instruction "d'imbriquer les infrastructures avec celles du fournisseur Brown & Root Services, de construire non pas un mais deux camps de base (l'autre étant le camp Monteith) pour recevoir un total de 7.000 hommes."

Toujours selon McLure, "au plus fort de la construction, environ 1.000 expatriés (d'anciens personnels de l'armée) embauchés par Brown & Root Services et plus de 7.000 Albanais du Kosovo vinrent prêter main-forte aux 1.700 hommes du génie. Du début juillet à octobre 1999, les travaux furent poursuivis jour et nuit et 7 jours sur 7. Brown & Root Services assure la maintenance totale du camp. Soit, entre autres, la fourniture de 2500 m3 d'eau par jour, de l'électricité nécessaire à une ville de 25.000 habitants, le lavage de 1.200 sacs de linge, le service de 18.000 repas par jour, et 95 % des services de liaisons ferroviaires et aériennes. Le service incendie relève aussi de cette société.

Avec 5.000 employés kosovars albanais et 15.000 venus d'ailleurs, Brown & Root Services est actuellement le premier employeur du Kosovo. Les cadres s'aventurent rarement en dehors du complexe et leurs activités sont discrètes. Alors que les autres contingents de la KFOR se déplacent en petites formations, sans casques, et avec l'ordre de se mêler à la population, le personnel militaire de Bondsteel ne sort de la base qu'en hélicoptère ou en convois puissamment armés. Sous couvert de l'anonymat, des soldats américains interrogés se plaignent de l'hostilité croissante d'une population qui compare les sommes investies dans le camp à la diminution croissante de leurs propres moyens d'existence. Ceux qui ont visité Bondsteel disent que c'est comme changer de siècle : les alentours sont extrêmement pauvres, avec un taux de 80 % de chômage ; puis le camp apparaît à l'horizon avec son ensemble de paraboles, d'antennes de télécommunications et d'hélicoptères de combat qui tournoient au-dessus.

Brown & Root paie les travailleurs locaux entre 1 et 3 dollars l'heure. "Nous ne pouvons pas gonfler les salaires, car nous ne voulons pas créer d'inflation dans l'économie locale" déclare le directeur.

L'extension de la présence américaine s'est accompagnée d'une activité accrue de l'armée de libération du Kosovo (UCK). Depuis son apparition, la plupart des Serbes, des Roms et des Albanais opposés à l'UCK ont été assassinés ou chassés. Ceux qui restent n'osent pas quitter leurs maisons pour aller faire des provisions ; la moindre activité extérieure, que ce soit de conduire les enfants à la piscine ou de faire réparer un tracteur, nécessite une escorte militaire. Selon les observateurs, l'UCK continue de bénéficier d'une quasi impunité dans le secteur américain, en dépit des moyens de surveillance ultra-modernes concentrés à Bondsteel.

Quand des soldats américains arrivent à Bondsteel, ils ont toutes les chances d'y être accueillis par un employé de Brown & Root qui les conduira à leurs logements et à leurs postes. G. Cahlink écrit dans le Government executive Magazine (février 2002) que "les soldats de la paix disent en plaisantant qu'il manque quelque chose à leur tenue camouflée ; la mention offert par Brown & Root explique un sergent qui, comme plus de 10.000 militaires dans la région, dépend totalement de l'entreprise basée à Houston, depuis son petit déjeuner jusqu'aux pièces détachées pour les blindés."

Le contrat de maintenance du camp de Bondsteel est le dernier d'une série de contrats de sous-traitance attribués par l'armée à Brown & Root. La fortune de cette entreprise a grimpé en même temps que le militarisme des Etats-Unis. Elle fait partie de la Halliburton Corporation, le plus gros pourvoyeur de biens et services pour l'industrie pétrolière. Brown & Root a pris de l'importance en 1992 lorsque Dick Cheney, secrétaire à la Défense du gouvernement Bush senior lui attribua son premier contrat de soutien logistique aux opérations extérieures de l'US Army. Entre 1995 et 2000, Cheney abandonna la politique et entra à la Halliburton Corporation. Il est maintenant vice-président des Etats-Unis à côté de Bush junior.

En 1992, Brown & Root a construit et entretenu les bases de l'US Army en Somalie, ce qui lui a rapporté 62 M de dollars ; En 1994, ce furent des bases et des soutiens logistiques pour 18.000 hommes à Haïti, ce qui lui permit de doubler ses gains (133 M de dollars). En 1999, la société se vit attribuer un contrat de 5 ans, d'une valeur de 180 M de dollars, pour construire des installations militaires en Hongrie, Croatie et Bosnie. Mais c'est Bondsteel qui a constitué "la perle des contrats".

Citons David Capouya, directeur de Brown & Root : "Nous y faisons tout ce qui ne nécessite pas de porter un fusil". La sous-traitance de la logistique militaire à des entrepreneurs privés a pour but de décharger l'armée de tout ce qui n'est pas mission de combat.

Dans les secteurs du Kosovo tenus par les autres puissances occidentales, les soldats de la KFOR qui vivent dans des immeubles et des vieilles usines dévastés par les bombes, répètent souvent cette plaisanterie : "Quels sont les deux seules choses qu'on peut voir de l'espace ? Réponse : la grande muraille de Chine et le Camp Bondsteel !"

Plus sérieusement, un officier supérieur britannique a déclaré au Washington Post que "c'est le signe évident que les Américains s'impliquent profondément dans les Balkans et qu'ils ont l'intention d'y rester." Selon un analyste, les Etats-Unis ont saisi des circonstances favorables pour créer une base suffisamment importante pour servir de support à des projets militaires à venir.

Le 5 juin 2001, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a expliqué aux troupes stationnées à Bondsteel quel rôle elles jouaient dans la stratégie économique du nouveau gouvernement "Combien devrions-nous dépenser pour les forces armées ? Mon opinion est qu'il ne s'agit pas de dépenses mais d'investissements. Vous ne tirez pas sur notre puissance économique, vous la préservez. Vous ne pesez pas sur notre économie, vous êtes le socle de sa croissance."

Un mois plus tard, le Georges Bush junior a fait son premier voyage à l'étranger pour rendre visite aux soldats du camp. Il a insisté sur le fait que les troupes américaines étaient au Kosovo pour y rester. Rompant avec les procédures habituelles, et devant des soldats enthousiastes, il a entériné par sa signature une augmentation des dépenses militaires de 1,9 milliard de dollars approuvée par le Congrès. Depuis lors, la base de Bondsteel n'a cessé de se développer, et est devenue le fer de lance d'un réajustement des bases militaires américaines en Europe et à l'Est. Elle sert de modèle à des bases construites en Afghanistan et dans les républiques ex-soviétiques. Avant le début des bombardements sur la Yougoslavie, en 1999, le Washington Post soulignait : "Le Moyen-Orient devenant de plus en plus fragile, nous allons avoir besoin de bases et de droits de survol aérien dans les Balkans pour protéger le pétrole de la mer Caspienne".

L'importance des investissements faits par les compagnies américaines dans l'exploitation des champs pétroliers de la Caspienne et l'exigence du gouvernement américain que son économie soit moins dépendante de l'importation (notamment du Moyen-Orient), requièrent que soit trouvée une solution à long terme pour le transport du pétrole vers les marchés européen et américain. L'Agence américaine pour le développement du commerce (TDA) a financé des recherches de faisabilité avec des bourses généreuses, et plus récemment des études techniques avancées, concernant l'oléoduc trans-balkanique, nommé AMBO (Albania Macedonia Bulgaria Oil), dont le siège est à New York. Le réalisateur de l'étude initiale de faisabilité de l'AMBO, ainsi que d'une étude antérieure abandonnée, n'était autre que Brown & Root. Comme par hasard, c'est l'ancien directeur de la branche prospection du gas et du pétrole pour l'Europe et l'Afrique de Brown & Root, Ted Ferguson, qui a été nommé président de l'AMBO, à la mort du président précédent, M Vuko Tashkovijk, originaire de Macédoine. Selon Reuters, Ferguson vient de déclarer que Exxon-Mobil et Chevron, deux des plus grosses compagnies pétrolières mondiales, se préparaient à financer le projet.

La réalisation de l'oléoduc risque de froisser la Turquie, qui est le meilleur allié des Etats-Unis dans la région. Selon le Reagan Information Interchange, "Si les Etats-Unis font une bonne affaire sur le plan économique, en revanche ils sous-estiment l'importance cruciale des relations avec la Turquie". Les Etats-Unis entrent aussi en conflit d'intérêt avec leurs alliés européens et avec la Russie en construisant le camp Bondsteel (et d'autres bases plus petites le long du tracé de l'oléoduc). Il a en effet été installé près de l'embouchure de la vallée de Presevo et du corridor n° 8 que l'Union européenne favorise depuis 1994 et considère comme l'un des grands axes stratégiques du commerce mondial.

En avril 1999, le général britannique Michael Jackson, commandant en chef pour la Macédoine pendant les bombardements de l'OTAN, avait expliqué au journal italien Sole : "Aujourd'hui, les conditions que nous avons créées ici ont changé. Maintenant, il est absolument nécessaire de garantir la stabilité de la Macédoine et son entrée dans l'OTAN. Mais il est certain que nous resterons ici longtemps, pour pouvoir garantir la sécurité des couloirs énergétiques qui traversent ce pays." Le journal ajoutait : "II est évident que Jackson parle du corridor n° 8, l'axe est-ouest qui devrait être combiné avec l'oléoduc qui amène les ressources énergétiques de l'Asie centrale vers les terminaux de la Mer Noire et de l'Adriatique, et qui relie l'Europe à l'Asie centrale. Ceci explique pourquoi les grandes et moyennes puissances, et d'abord la Russie, ne veulent pas être exclues des règlements de compte qui vont se dérouler dans les Balkans dans les prochains mois."

Cet article a été diffusé sur le World Socialist Web site, le 29 avril 2002;
Balkans-Infos N° 67, juin 2002





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