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A Belgrade, la bataille pour le Kosovo continue Convertir en PDF Version imprimable Mail
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mercredi, 01 octobre 2008

Écrit par David Cadier  - 01-10-2008
source : http://www.nouvelle-europe.eu

Le 8 octobre prochain, l’Assemblée Générale des Nations Unis examinera une requête de la Serbie visant à une saisine de la Cour Internationale de Justice (CIJ) afin qu’elle émette un avis sur la légalité de l’indépendance du Kosovo. En d’autres termes, Belgrade va intenter une action légale contre l’indépendance de son ancienne province.

Ceci passe nécessairement par un vote majoritaire au sein de l’Assemblée Générale, car seuls l’Assemblée et le Conseil de Sécurité peuvent saisir la CIJ. Un avis négatif de la CIJ pourrait mettre en porte-à-faux les pays occidentaux qui ont reconnu l’indépendance du Kosovo et qui se réclament en général de la légalité internationale. Inversement, une incapacité de la Serbie à mobiliser une majorité suffisante au sein de l’Assemblée pourrait accentuer son isolement sur ce dossier. Quoiqu’il en soit, la question du Kosovo va de nouveau être d’actualité.

Le 17 février, après des années de négociations entre deux parties aux positions inconciliables, le Kosovo proclamait son indépendance de façon unilatérale. Avec plusieurs niveaux de répercussions : les prises de positions internationales de la Russie  sont devenues un peu plus véhémentes ; l'Union européenne s’est divisée, ou tout du moins  a échoué à dégager une position consensuelle sur le sujet ; la coalition gouvernementale à la tète de la Serbie s’est désagrégée, entrainant une paralysie politique du pays pendant plusieurs mois. Le Kosovo est un habitué de la scène politique internationale et les questions de nationalisme, de séparatisme et de minorités sont des classiques de la géopolitique européenne. Il n’empêche que les divergences semblent assez profondes. Des pays européens tels l’Espagne ou la Slovaquie ne semblent pas prêts de reconnaître le Kosovo. Surtout, la Serbie est loin de s’être résignée à abandonner son ancienne province. L’intransigeance de Belgrade, réaffirmé par le Président Tadic le 3 septembre dernier à Bruxelles, suscite parfois l’incompréhension des décideurs occidentaux. D’autant que la perspective européenne avait permis de désamorcer des questions similaires tout autant épineuses telles que le statut des populations russophones en Estonie ou des minorités hongroises en Slovaquie.  Plusieurs commentateurs, quitte à simplifier, présentaient en effet en ces termes l’équation soumise aux dirigeants serbes : « vous devez choisir entre Bruxelles et Pristina ; sachant que vous ne pouvez avoir Pristina ». Belgrade refusa d’abdiquer. Que représente le Kosovo pour la Serbie ?

La réaction serbe à l’indépendance : symbole identitaire, sentiment d’injustice et instrumentalisation politique

Pour qui était présent dans le pays, l’empreinte du Kosovo était visible dans toutes les sphères de la société serbe. Dans les bus publics, les drapeaux de pays n’ayant pas reconnu l’indépendance (à l’instar de la Chine, l’Inde ou la Russie) étaient rassemblés sous le slogan « le Kosovo c’est la Serbie » sur des affiches imprimées par le Ministère pour le Kosovo et la Metohie. Au début de chaque match de basket comptant pour le championnat d’Europe, les supporters entonnaient des chants dédiés à la province perdue. Bien entendu, la thématique du Kosovo accapare également le champ politique et domina en particulier la campagne législative, chaque parti s’efforçant d’apparaître aussi intransigeant que possible sur la question (les divergences concernaient plutôt les moyens à mettre en œuvre pour récupérer la province). Le Président Tadic comme le Ministre des affaires étrangères Jeremic ont promis à leurs électeurs que la Serbie intégrerait l’UE avec le Kosovo dans ses frontières. La diplomatie serbe s’est montrée particulièrement active, démarchant  auprès d’un maximum de pays et au sein des institutions internationales pour limiter l’ampleur de la reconnaissance de l’indépendance.

Plusieurs explications peuvent être avancées pour comprendre cette intransigeance de la classe politique et de la société serbe. Nous verrons que la réaction à l’indépendance ne saurait être expliquée simplement par un attachement à la province.

Creuset de l’identité nationale

Des points de vue historique, identitaire et symbolique, le Kosovo revêt une importance fondamentale pour la Serbie. La bataille de Kosovo Polje de 1389, qui opposa les princes serbes aux forces de l’empire ottoman, fait office de véritable mythe fondateur national. Les Serbes, largement inférieurs en nombre, furent défait mais parvinrent à tuer le Sultan Murad 1er. Cet exploit restera comme le symbole de l’affirmation héroïque de l’identité collective serbe, d’autant qu’historiquement l’émancipation et la construction nationale se fera contre l’empire ottoman. Ainsi, la bataille du Kosovo est la première victoire du ‘Nous contre Eux’, le creuset de l’identité nationale construite dans l’adversité. D’ailleurs, Karadorde, leader charismatique de l’insurrection de 1804, fera abondement appel à ce symbole mobilisateur. En d’autres termes, la perte du Kosovo équivaut pour les serbes à ce que seraient pour les Français une reconstruction de la Bastille par les royalistes ou l’annexion de Verdun par l’Allemagne.

La question des minorités

Au-delà des considérations symboliques, l’attachement au Kosovo s’explique par la question des minorités, refrain des conflits nés de l’effondrement de la Yougoslavie. Environ 120 000 Serbes vivent encore au Kosovo, principalement dans le Nord. Les tensions demeurent vives entre les deux communautés, chaque enclave serbe est d’ailleurs protégée par la KFOR. Cependant, cette présence militaire internationale n’a pas empêché les affrontements de 2004. Les monastères orthodoxes serbes du Kosovo, autre source d’inquiétudes pour Belgrade, sont pour certains également protégés par des soldats de l’OTAN, beaucoup ayant été détruits. Plus généralement, concernant la question des minorités, le cas du Kosovo pourrait créer un dangereux précédent pour la Serbie, État composite avec des minorités hongroises au Nord, bulgares à l’Est, albanaises au Sud, bosniaques à l’Ouest… Par exemple, certains leaders albanais du Sud de la Serbie se sont attachés à labelliser la région de Preševo (95% d’Albanais dans cette municipalité) ‘Kosovo Oriental’. De même, Belgrade s’est efforcé de tempérer les velléités d’indépendance de la Vojvodine en lui accordant une certaine autonomie et quatre langues officielles (serbe, hongrois, slovaque et ruthène). Cette configuration nationale particulière explique peut être en partie une certaine crispation sur les questions d’identité.

L’indépendance, cristallisation d’un sentiment d’injustice

Pour autant, une part importante de la population serbe n’attache pas une importance excessive aux symboles nationaux, leur rejet de l’indépendance s’explique plutôt par une réaction à la façon dont elle a été conduite. Le Kosovo, depuis les bombardements de l’OTAN, cristallise un sentiment de déréliction et d’impuissance prévalant dans la population serbe. La province n’est pas tant réclamée comme le berceau de la nation serbe que comme un territoire dont la Serbie a été injustement dépossédée par la communauté internationale, au profit de l’Albanie.  Comme le souligne Jelena Obradovic, « de dépositaire du mythe originel de la nation serbe, le Kosovo est devenu le vecteur d’un mythe culturel représentant l’injustice et le mauvais traitement international dont sont victimes les Serbes ».  Force est de constater en tout cas, que la Serbie peine à se défaire de cette image de nationalisme agressif qui persiste parfois dans les médias étrangers. Les démocraties, pour partir en guerre, ont besoin de mobiliser l’opinion et tendent ainsi à diaboliser l’adversaire ; sur la question du Kosovo  les Serbes payent encore les stéréotypes alimentés au moment de l’intervention de l’OTAN, alors qu’ils se sont eux-mêmes débarrassés de Milosevic par les urnes en 2000.

Instrumentalisations politiques

Surtout, le thème du Kosovo a été instrumentalisé par la classe politique pour tenter de conserver ou de conquérir le pouvoir. Déjà, Milosevic dans les années 1980 avait réveillé le nationalisme serbe autour de la question du Kosovo, ce qui lui avait permis de prendre le pouvoir à Belgrade mais ce qui avait  également exacerbé les tensions nationalistes dans toute la Yougoslavie, avec les conséquences que l’on sait. De la même manière, l’ancien Premier ministre Koštunica s’est saisi de la question de l’indépendance du Kosovo dans un registre émotionnel et moral particulièrement radical, versant même dans la théorie du complot en établissant un lien direct entre le 17 février 2008 et les bombardements de 1999. Il a d’ailleurs provoqué les élections législatives anticipées de Mai en espérant récolter les fruits de cette stratégie ; sans succès. Son parti (DSS) n’arriva qu’en troisième position avec 11,3% des votes, derrière les radicaux du SRS (29,1%) et le Parti Démocratique de Boris Tadic (38,7%), qui a formé une coalition dirigeante avec les libéraux (LDP) et le parti socialiste (SPS).

Pouvoir de conditionnalité de l’UE et scénarios futurs

Les explications à l’intransigeance de la Serbie sur la question du Kosovo sont donc multiples : mythologie nationale, symbole identitaire et religieux, minorités serbes, sentiment d’injustice, instrumentalisation politique… Pourquoi le pouvoir de conditionnalité de l’UE n’a pas, dans un premier temps, contribué à infléchir la position de Belgrade ?

Précisons d’abord que si la présence de minorités serbes au Kosovo autorise au parallèle avec les minorités hongroises en Slovaquie ou russophones en Estonie, la situation n’est pas tout à fait comparable. La Serbie a perdu un territoire représentant 1/8 de sa superficie totale, qui plus est creuset de son identité nationale et religieuse. Plus généralement, le contexte des Balkans et de l’ancienne Yougoslavie est évidemment particulier. Notons par ailleurs que dans les deux cas susmentionnés tout n’est pas réglé : si Tallinn intègre peu à peu les populations russophones des difficultés persistent (en témoigne « l’affaire de la statue ») ; de même des tensions nationalistes perdurent entre Bratislava et Budapest. De plus, la lumière au bout du tunnel (l’adhésion à l’UE) semblait plus éloignée pour la Serbie, vu les turpitudes des années Milosevic et le coup d’arrêt dans la transition post-conflictuelle et démocratique qu’a provoqué l’assassinat de Zoran Ðindic. Le pouvoir de conditionnalité a moins fonctionné peut être aussi parce que l’UE a manqué d’offrir des garanties à Belgrade. La récente et fructueuse implication de Bruxelles juste avant les élections législatives semble confirmer cette analyse.

Comment la situation est-elle susceptible d’évoluer ? Sur le terrain, le Kosovo est de moins en moins serbe. Les enclaves, privées d’eau et d’électricité, sont appelées à disparaitre peu à peu. Seule la région de Mitrovica semble viable. « Le leadership albanais se comporte bien » explique un responsable de l’UE en charge du dossier.  Il n’y a pas eu d’affrontements majeurs depuis l’indépendance, les dirigeants Kosovars avancent doucement et appliquent de facto le plan Ahtisaari. Le Kosovo est véritablement un protectorat européen, la loi y autorise le représentant spécial de l’UE à renvoyer un Ministre qui déciderait de démanteler les sites religieux serbes. Du point de vue économique, la présence internationale a déséquilibré le pays. Les albanais du Kosovo sont réticents à l’implantation de la mission EULEX et aimerait gérer seuls leurs institutions fraichement établies. Mais le retrait des soldats et fonctionnaires internationaux (ONU, OSCE, UE, OTAN…) provoquerait un énorme vide dans l’économie parallèle qui a été développée pour eux (des soldats de la KFOR expliquaient par exemple qu’ils sous-traitent jusqu’à l’entretien de leurs véhicules militaires). Stations essences et hôtels flambants neufs côtoient des maisons délabrées. L’état des infrastructures publiques reste catastrophique, les coupures d’électricités demeurent très fréquentes.

Au niveau international, l’avis de la Cour Internationale de Justice, non contraignant, ne devrait pas régler grand-chose. Le responsable européen cité plus haut décrivait cette procédure à l’ONU comme une catharsis, un dernier coup d’éclat des dirigeants serbes les dédouanant auprès de leur électorat et leur permettant de tourner la page. Il n’empêche, un avis de la CIJ condamnant l’indépendance serait dérangeant pour les pays occidentaux qui s’efforcent d’ailleurs de convaincre Belgrade d’abandonner la procédure.  La Russie, assez occupée depuis cet été, est susceptible de moins s’impliquer sur un dossier qui de toute façon n’est pas fondamental à ses yeux. La radicalisation de sa position à partir de l’automne 2006 peut être analysée comme une volonté d’avoir dans son jeu un ‘bargaining chip’, de bloquer au niveau du Kosovo afin d’empêcher l’avancement de dossier cruciaux pour Moscou (adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et la Géorgie).

La véritable issue semble être le pouvoir d’attraction de l’Union européenne. Bien que l’indépendance du Kosovo ait terni l’image de l’UE dans le pays (de 70 à 60% d’opinions favorable), même si la part de l’électorat proche du parti radical (environ 30%) ne va pas diminuer dans l’immédiat, l’attrait pour l’Union européenne et ses fonds structurels devrait faire la différence. Le pouvoir de conditionnalité retrouvé de Bruxelles a été démontré ces derniers mois : la signature de l’ASA, une libéralisation partielle du régime des visas ou encore l’implantation d’une grande usine Fiat ont indéniablement contribué à la victoire du parti pro-européen aux législatives comme à l’arrestation de Radovan Karadzic. De plus, au regard des récentes prises de position de Bruxelles, la Serbie est d’autant plus susceptible de se rapprocher de l’Union européenne. En effet, le 1er septembre 2008 le Conseil européen réaffirmait que toute solution devait être basée sur le « respect des principes d’indépendance, de souveraineté et d’intégrité territoriale reconnus par le droit international, l’Acte Final de la Conférence d’Helsinki et les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU ». Il s’agissait, au grand dam de Belgrade, de la Géorgie.  




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