Alexandre del Valle, Edition France Soir du lundi 3 mars 2008 n°19736 page 16 Auteur d’un rapport sur le Kosovo pour le Parlement européen (*), Alexis Troude est chercheur à l’Académie internationale de géopolitique. Il décrypte la situation inédite née de la récente proclamation d’indépendance de l’ex-province serbe.
FRANCESOIR. L’Europe est-elle divisée sur le Kosovo ? La Kfor demeurera-t-elle indéfiniment ?
Alexis Troude. L’Europe est divisée : dix pays de l’UE l’ont reconnu, six l’ont refusé, et les autres sont dans l’embarras. Paradoxe : on a donné l’indépendance au Kosovo en envoyant l’Eulex (composée de policiers, de gendarmes et de juges), doublon européen de la Minuk (Mission des Nations unies au Kosovo) qui lui a transféré ses pouvoirs, comme si le Kosovo demeurait un protectorat ! Le Premier ministre Kostunica a qualifié Eulex « d’hold-up », car elle contourne la résolution 1.244 de l’ONU confirmant le Kosovo comme province serbe. Quant à la Kfor (Force de l’Otan au Kosovo), elle aura moins de soldats sur le terrain (16.000 aujourd’hui) mais demeurera très longtemps.
Peut-on parler d’une réaction civilisationnelle et géo-économique orthodoxe ? Oui ! Les pays orthodoxes de l’UE ont refusé la reconnaissance du Kosovo. Position appuyée sur des liens historiques de solidarité forts. En 1999, durant les bombardements de l’Otan sur la Serbie, la Roumanie refusa l’utilisation de ses bases aériennes de l’Otan, qu’elle venait pourtant d’intégrer. Son président actuel, Traian Basescu, demeure l’un des plus ardents défenseurs des Serbes dans la région. La Slovaquie, en partie orthodoxe, la Roumanie, Chypre, la Grèce et la Bulgarie sont les premiers à avoir dit que la sécession est « illégale » bien que membres de l’UE et en opposition avec la position de la Commission de Bruxelles. La Grèce avait dénoncé « l’agression de l’Otan » en Bosnie en 1994 contre les forces serbes, puis contre la Serbie en 1999. En décembre dernier, le Parlement slovaque a voté une résolution rejetant l’indépendance du Kosovo. A cela s’ajoute un groupe d’Etats orthodoxes (ou en partie) hors Union européenne : Russie, Biélorussie et Ukraine, opposés à la reconnaissance du Kosovo.
Mais ce bloc orthodoxe est-il vraiment solidaire ? Dans les manifestations massives contre l’indépendance du Kosovo dans le monde, on note l’engouement des jeunes Serbes de Bosnie, du Kosovo, du Monténégro et de Serbie centrale, brandissant des photos… de Poutine ! Parmi eux, nombre de Russes et de Grecs. Les peuples « frères » sont pro-Serbes. Mais les gouvernements grec et russe ne sont pas prêts à faire la guerre.
Les Russes concoctent-ils un plan de partition du Nord-Kosovo ? C’est possible. On peut craindre une partition du Kosovo et un émiettement de toute la région. Le lendemain de la Déclaration d’indépendance, le 18 février, les maires albanais de trois communes de Serbie du sud ont déclaré vouloir se rattacher au Kosovo. Les Albanais de Macédoine ont demandé au Parlement de Skopje une quasi-indépendance, alors qu’ils jouissent d’une autonomie. Les Serbes de Bosnie songent à un référendum sur l’indépendance, et les Hongrois de Roumanie pourraient être tentés…
Se dirige-t-on vers la réalisation du « Grand Kosovo » ? L’indépendance du Kosovo est une étape dans le développement du nationalisme albanais dans la région. En Macédoine, le mouvement terroriste UCPMB a lancé des roquettes en décembre 2007 sur une enclave serbe au sud du Kosovo. But : ouvrir la frontière entre le Kosovo et la partie albanophone de la Macédoine. Des anciens de l’UCK (l’UCK a disparu officiellement en 2001) sont entrés dans la nouvelle police du Kosovo, la TMK, qui est tout sauf impartiale. Ces ex-UCK ont créé une zone d’instabilité au nord du Kosovo : ils ont des camps au Monténégro, avec leur mouvement terroriste local, l’ANA, au nord-est du Monténégro. D’autres ex-membres de l’UCK agissent dans le couloir entre le Monténégro et le Kosovo qui passe au sud de la Serbie (Sandjak), où la police serbe a pris d’assaut en 2007 des camps d’entraînement wahhabites soutenus par al-Qaida…
Y a-t-il eu purification ethnique des Serbes du Kosovo ? Oui, depuis 1999, les 18.000 soldats de la Kfor et l’administration de la Minuk n’ont pas pu l’empêcher. Sur 2 millions d’habitants répartis en 22 communautés, 235 000 non-Albanais, (Serbes, Goranis, Tziganes, Egyptiens, Turcs, Juifs) ont été expulsés. On dénombre 1.700 meurtres ethniques et 3.000 disparus non-Albanais (rapport 2006 de l’OSCE). Depuis les années 1990, 650.000 Serbes ont été déplacés et réfugiés dans l’ex-Yougoslavie, ce qui est énorme sur 8 millions de Serbes. Les institutions albanaises de Pristina ont supprimé les enseignements en serbe, en turc et en rom à l’université de Pristina, alors qu’avant, même sous Milosevic, toutes les langues y étaient représentées. La régression est terrifiante…
Peut-on parler d’un Etat mafieux ? Un quasi-Etat aux mains de la Mafia albanaise s’est installé au Kosovo. 80 % de l’héroïne consommée en Europe passe par là. 100.000 filles d’Europe de l’Est, y compris Albanaises, sont kidnappées par la Mafia albanaise et « conditionnées » au Kosovo, zone de non-droit. Sur 18.000 plaintes enregistrées, selon le médiateur du Kosovo (l’Ombudsperson), par des Serbes, dont les maisons ont été confisquées, une dizaine a été traitée ! Les juges de la Minuk ne sont pas soutenus par la Kfor. Ils sont impuissants et leur police est doublée par la police kosovare, la KPS. C’est l’échec du « Kosovo multiethnique » et d’un « Building State ». L’Europe a renié ses valeurs en consacrant cet Etat mafieux dirigé par des gens recherchés pour crimes de guerre…
* « Rapport 2008 sur le Kosovo-Métochie au Parlement européen », du Collectif pour la paix au Kosovo-Métochie.
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